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Psyché & Société... Parole, écriture et dessin

Aujourd'hui, les mots sont trop souvent vidés de leur sens que ce soient par des éditorialistes voire mêmes des journalistes peu consciencieux qui sortent du cadre certes utopique mais déontologique de la neutralité de l'information, par des professionnels du marketing et des données qui souhaitent nous (re)tenir le plus longtemps possible pour nous cibler de manière mercantile et par des politiciens qui nous rappellent des temps bien sombres de l'Histoire. Nous nous sommes habitués à ce qu'un mot soit sorti de son contexte et de son sens premier. Nous nous sommes habitués à ce qu'un mot soit employé pour exprimer le contraire de son sens originel. 

©Yann Etienne

Des armes culturelles

Nous sommes hypnotisés, comme en état de sidération. Cet état, bien connu dans les situations de traumatisme, nous renvoie justement aux traumatismes historiques vécus par les générations précédentes, parfois nos grands-parents et par ricochet nos parents. En analyse transgénérationnelle, on parle d'un traumatisme indicible pour la première génération, innommable pour la deuxième, impensable pour la troisième. D'un point de vue sociétal, si nous ne luttons pas pour nommer correctement les choses, si nous doutons de ou, pire, si nous acceptons d'oublier la définition même des mots, alors tout potentiellement pourra devenir impensable. Là est l'un des enjeux de notre époque. Car, comme le dit la politologue Asma Mhalla, la définition même des mots devient une arme culturelle et idéologique. Dans la bouche de certains, cette arme est utilisée pour détruire nos repères. Alors, même si parfois nous avons pu faire et pouvons encore faire partie d'une majorité silencieuse, ne doutons plus, utilisons les mots pour ce qu'ils sont, ne les délaissons pas parce que d'autres les ont inclus dans des stratégies de chaos.

Initialement trésors individuels

Bien-sûr, les mots ne se limitent pas à leur définition et contiennent, à l'échelle individuelle, un sens caché – c'est le contenu latent cher aux psychanalystes. Comme souvent en psychanalyse, c'est l'occasion de revenir à la base, à l'enfance, et de nous demander comment nous apprenons à parler. Avant d'apprendre à parler et à prononcer, nous apprenons à reconnaître des voix, des intonations, nous apprenons à comprendre, nous disent Sharon Peperkam (directrice de recherche au Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistiques de l’EHESS, de l’ENS et du CNRS) et Ghislaine Dehaene-Lambertz (pédiatre et neuroscientifique au CNRS) sur France Culture. Le regard, l'interaction directe entre l'adulte et le bébé, la réaction de l'adulte aux facéties du bébé (ou, pour le dire autrement, le lien à l'autre) est primordial.

Poussons encore la réflexion et interrogeons nous sur ce que devient ce lien à l'autre quand nous passons du langage parlé au langage écrit voire au dessin (qui, eux aussi, contiennent des messages cachés). Ecrit-on, dessine-t-on pour soi ? Ecrit-on, dessine-t-on pour l'autre (celui qui lit ou regarde) ? Quelle distance induit le maniement du stylo, du clavier, de la technologie, de l'intelligence artificielle ? Comment notre rapport à notre corps et à notre psychisme évolue-t-il avec ces différents outils ? Comment, plus généralement, notre humanité évolue-t-elle avec ces révolutions technologiques ?

Qui interrogent nos loyautés inconscientes

Etudier la parole, l'écriture, le dessin d'un point de vue psychanalytique, c'est se poser la question du lien, de la communication, de l'incommunicabilité. C'est chercher à retrouver, par la parole (parlée ou écrite) ou le dessin, notre enfant intérieur – parfois pour en raccommoder le Moi déchiré. En psychanalyse, c'est faire émerger l’enfant qu'était ce patient désormais adulte, celui reconstruit après coup dans la cure psychanalytique, mais aussi parfois l'enfant tel qu'il nous apparaît au moment de l'analyse – car c'est lui que l'on reçoit. C'est faire place aux traumatismes infantiles. C'est, in fine, se poser la question de notre place dans notre famille, dans notre culture, dans notre société. C'est aborder la question de notre désir, parfois dans une approche transgénérationnelle, de loyauté, de conformisme ou de subversion.

Interroger la circularité des liens entre parole, écriture et dessin, c'est aussi interroger le pouvoir des mots et de la création. Interroger nos loyautés conscientes ou inconscientes, c'est aussi interroger notre façon d'appartenir à un groupe, quel qu'il soit.

Ces questionnements, essentiels aujourd'hui, ne sont pas réservés au cabinet du psy. Rien ne nous empêche de les faire surgir dans notre vie quotidienne, lors d'une balade ou d'une pause café, seuls ou entourés, en commençant par des personnes de confiance, par nos proches.

28/01/2026 / Article par Gwenaelle Lepeltier Psychanalyste / Images par Yann Etienne Photographe