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Psyché & Société... Transformer l'emprise en pouvoir

Bien souvent, nous oublions le pouvoir de mots, qu'ils soient écrits ou parlés. Pourtant nombreux sont les linguistes, sociologues et autres penseurs à nous alerter sur l'enjeu politique du langage, de la grammaire et de l'orthographe. En quoi le pouvoir symbolique du langage peut-il nous aider à transformer l'emprise en pouvoir ?

©Yann Etienne

Un pouvoir symbolique

Des mots écrits ou parlés

Pour les linguistes Maria Candea et Laélia Véron, le français, en tant que langue, obéit à des règles d'orthographe et de grammaire « négociables à l'infini ». La Révolution et la IIIe République, moments clés dans l'évolution de ces règles, sont parfois venues brouiller notre capacité à les négocier.

Avant la IIIe République, l'orthographe concernait surtout les imprimeurs et c'est la IIIe République qui, avec l'école gratuite et obligatoire, a vu des règles initialement réservées à une élite peu à peu se complexifier, parfois sans aucune justification - à l'heure actuelle, la connaissance du latin et du grec reste un avantage pour comprendre l'orthographe. Nullement naturelle, la complexité de notre langue, à l'oral comme à l'écrit, a davantage à voir avec des choix politiques et idéologiques. Un concept également défendu par l'historien de l'art Michel Thévoz.

Aujourd'hui encore, l'élitisme – en se focalisant sur la notion de faute – stigmatise ceux qui parlent et écrivent mal, ceux qui ont des difficultés avec la langue, ceux qui ne se sentent pas légitimes de questionner les règles établies. Ceux qui se sentent culturellement légitimes, eux, n'hésitent pas à négocier les règles, à bouger les lignes, à réinventer la langue en interrogeant ce qui est beau ou non, ce qui est du domaine de l'aisance, de la poésie ou du style. Mis en lumière par le sociologue Pierre Bourdieu, ce pouvoir symbolique du langage se fait trop souvent encore violence symbolique. Le langage sert alors à rappeler et à figer les positions sociales de chacun voire même à renforcer des relations de domination.

Réappropriation linguistique

Si la langue, de par ce pouvoir symbolique, peut contribuer à maintenir un système social, elle peut également contribuer à la changer. Bien souvent, les luttes ont un aspect de réappropriation linguistique. On se saisit des mots, on revendique le droit à la parole, on présente une autre vision du monde. Reprendre le pouvoir passe par (re)prendre la parole. On pense à la culture hip-hop des années 90 ou, plus récemment, au mouvement MeToo. De Vanessa Springora, qui publiait en 2020 Le Consentement, à Judith Godrèche, qui fin 2023 signait la série Icon of French Cinema, les victimes d'agressions sexuelles prennent la parole et font entendre leur voix dans le débat public, en premier lieu grâce au support de communication qui avait fait la notoriété de leur prédateur – littérature pour la première, scénarisation / réalisation pour la deuxième.

Et inconscient collectif

Pourquoi le retournement du stigmate est-il si important ? Par ce que, comme l'indique la linguiste Marina Yaguello, la langue est « à la fois un miroir qui représente et fixe les représentations de la société et un principe actif qui alimente ces représentations ».

Se saisir du langage, le retourner, le réinventer peut alors faire bouger les stéréotypes, les préjugés de la société. Se saisir du langage, c'est commencer à sortir de l'emprise. Se saisir du langage, c'est envisager de transformer l'emprise en pouvoir.

Retournement du stigmate...

Pour ces femmes, reprendre le pouvoir passe par le geste créateur, un geste qui, potentiellement, allège le poids des mots, de la parole en son nom propre. Cette parole, ce geste créateur se font construction narcissique du Moi. C'est aussi une façon de peser sur l'inconscient collectif, de chercher à le remanier. Pour cela, il faut parfois se réapproprier un stigmate, le redéfinir autrement, lui donner une connotation positive, bref le retourner.

29/01/2026 / Article par Gwenaelle Lepeltier Psychanalyste / Images par Yann Etienne Photographe