Psyché & Société... Penser le monde sous le prisme du conformisme et de la subversion
Depuis quelque temps, les crises se suivent, s'enchaînent à un rythme qui dépasse l'entendement. Crises économiques, enjeux environnementaux et climatiques, problèmes sanitaires, remaniements géopolitiques, guerres, luttes de pouvoir, transformations technologiques majeures, intrication des pouvoirs économiques, technologiques et politiques... Aujourd'hui encore, nous sommes en situation de crise internationale et nous craignons une escalade, après l'offensive militaire menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février dernier, au Moyen-Orient et ailleurs.
L'ouverture de ce nouveau front s'ajoute à une succession de crises qui nous semble, avec l'information en continu, sans précédent. Tout cela pèse sur la psyché individuelle et sur notre psychisme collectif. Chaque nouvelle crise amène, en cabinet, de nouvelles inquiétudes, réactive les anciennes, décuple nos biais de confirmation. Chaque nouvelle crise vient appuyer sur nos fragilités et, lorsque celles-ci ne sont pas totalement dépassées, il y a quelque chose d'assimilable à une rechute. En psychanalyse, on parle de régression ou de fixation selon les cas. Nous revenons à un endroit qui nous semble rassurant mais qui ne l'est pas forcément, un endroit qui parfois est extrêmement inconfortable.
©Yann EtienneAnxiété diffuse
La peur est une réaction normale face à un danger ou à une menace immédiate ; elle nous permet bien souvent de survivre. L'anxiété, elle, se manifeste en dehors de ces situations de danger immédiat. Le fait, aujourd'hui, que notre attention soit sur-sollicitée, orientée, désorientée en permanence rend la menace bien réelle mais diffuse et, surtout, non immédiate. D'où cette anxiété elle aussi diffuse.
Quand le danger est immédiat, nous avons chacun à titre individuel une palette de réactions possibles qui vont de la sidération (invalidante, immobilisante) à l'attaque, en passant par la fuite mais aussi parfois par une certaine forme d'anticipation qui peut nous pousser à accepter, à devancer, à faire plaisir à l'agresseur dans l'espoir de ne pas souffrir davantage.
Danger non-immédiat
Cela peut nous aider à comprendre pourquoi, collectivement cette fois, dans nos pays occidentaux, face à un danger multi-dimensionnel, diffus, non-immédiat, nous ne réagissons pas, nous restons silencieux ou nous campons sur nos positions quitte à nous opposer à ceux qui ne pensent pas comme nous. Ce faisant, nous nous conformons en quelque sorte à ce que nous attendons de nous-mêmes ou à ce que les autres (nos proches mais aussi la société dans laquelle nous vivons, notre pays, etc) attendent de nous. Nous nous retranchons derrière nos certitudes (qui sont parfois pures interprétations), nous nous retranchons derrière notre besoin de sécurité. Douter devient à son tour potentiellement dangereux. Notre liberté se fait subversive.
©Yann EtienneConformisme et subversion
Que sont exactement conformisme et subversion ? Que veulent-il dire ? Et qu'impliquent-il dans notre psychisme ? Le Larousse définit le conformisme comme une tendance à accepter les manières de penser ou d'agir du plus grand nombre et les normes sociales, la subversion comme une action visant à saper les valeurs et les institutions établies.
Conformisme et subversion renvoient à la notion de groupe, une notion bien connue des psychanalystes. Pour reprendre le titre d'un célèbre ouvrage de Freud, tout groupe repose sur des règles, des totems et des tabous qui, s'ils sont synonymes de frustration, lient les hommes et les femmes les uns et les unes aux autres. Ces totems et ces tabous ont une dimension sociale. Les tabous notamment ou les interdits assurent la vie en société (ce qui est alors en embuscade, dans notre psychisme, c'est notre Surmoi). Certes. Mais, comme le résume l'historien de l'art Michel Thévoz, une norme est toujours fixée par une convention sociale. Elle est donc toujours révocable... Et, non, nous n'avons pas forcément à accepter des normes sociales qui défient l'entendement (en embuscade cette fois se cache notre idéal du Moi).
Nos groupes, nous...
Conformisme et subversion renvoient également à la notion d'identité, chère là encore à la psychanalyse et à Jung par exemple mais pas uniquement. Selon le sociologue Vincent de Gaulejac, l'identité résulte de tout ce que nous prenons ou avons pris comme supports d'identification (des personnes, des idées, etc). C'est, dit-il, la multiplicité de ces identifications qui nous confère en tant qu'individu, dans les différents groupes que nous fréquentons, notre conformité ou notre singularité. Notre identité est un peu notre façon « de résoudre les conflits entre l'identité héritée – qui représente le poids de l'histoire en soi – et l'identité acquise », celle qui s'ajuste en permanence aux idéaux et aux pratiques des groupes auxquels nous appartenons ici et maintenant.
Notre identité se joue ainsi du passé et du présent, et des groupes justement qui font de nous qui nous sommes – ceux dont nous voulons nous affranchir, ceux dans lesquels nous nous sentons bien, ceux que nous aimerions intégrer. Elle est donc créative. Elle prend des risques, notamment celui de choquer ou même parfois de se faire exclure. Elle prend un certain espace de liberté et s'éloigne de la notion de sécurité. Identité, créativité et subversion sont liées ; notre intention y est primordiale.
... Et notre intention
Conformisme et subversion peuvent être vus comme les deux extrémités d'une échelle qui représenterait notre lien à nous-mêmes et donc notre lien à l'Autre. L'intention (ou la non-intention) créatrice serait alors un point de repère sur l'échelle de notre conformisme (ou de notre subversion) et pourrait apparaître comme un curseur nous permettant de desserrer, s'ils nous font souffrir, des liens trop étroits à l'autre (signes possibles de notre conformisme, de nos loyautés conscientes ou inconscientes, d'un Surmoi tyrannique) ou de resserrer, toujours s'ils nous font souffrir, des liens trop lâches à l'autre (signes possibles de subversion, de liberté, de plaisir narcissique primaire, d'idéal du Moi puissant, voire tout-puissant).
Penser à notre intention, c'est déjà agir et, dans le contexte anxiogène actuel, cela nous permet de ne pas uniquement subir. Voilà pourquoi se demander à quoi nous nous conformons et ce que nous cherchons à subvertir, dans telle ou telle situation de crise, est intéressant.
05/03/2026 / Article par Gwenaelle Lepeltier Psychanalyste / Images par Yann Etienne Photographe