Psyché & Société... L'IA et le risque de vide transitionnel
Qu'en serait-t-il d'une société où la norme ne serait plus la pensée humaine, mais l'intelligence (ou influence) artificielle ? Examinons cela sous le prisme de la valeur travail, et intéressons-nous aux personnes qui ont choisi pour métier le dessin ou l'écriture – des missions et tâches parmi les premières à avoir été bouleversées par l'IA.
Choisir pour métier le dessin ou l'écriture n'est pas anodin. Derrière ce choix apparaît le travail passion, l'un et l'autre étant ce que la psychanalyse nomme, depuis Donald Winnicott, des espaces transitionnels.
©Yann EtienneLe jeu, cette troisième ère d'expérience
Quand on interroge des personnes qui ont choisi un métier tournant autour des images ou des mots, ce qui revient, c'est le temps particulier de l'écriture ou du dessin, un temps qui permet de basculer dans autre chose – entre calme, tranquillité, rêve et fantasme (dans son sens général, pas psychanalytique) – bref un lieu idéal, un ailleurs de tous les possibles.
L'après-coup que permet l'écriture ou le dessin, ce rapport au temps particulier ouvre sur une concentration quasiment méditative et nous plonge dans l'espace transitionnel Winnicottien et le jeu. Bien-sur, les personnes qui ont choisi pour métier l'écriture ou le dessin n'ont pas forcément conscience de cette potentialité, mais nombreuses sont celles à évoquer, avec leurs propres termes et perceptions, cette troisième ère d'expérience qui consiste à maintenir séparé(e)s et relié(e)s l'une à l'autre réalité intérieure et réalité extérieure, Moi et non-Moi, absence et présence, illusion et désillusion.
Illusion et désillusion de certains face à l'illustration ou à l'écriture fictionnelle. Moi et non-Moi pour d'autres évoquant leurs œuvres, prolongements d'eux-mêmes, ou encore leur urgence à faire corps avec le support, à envelopper la feuille de papier un peu comme une mère envelopperait son bébé. Absence et présence pour ceux qui, parfois, voient dans l'action de dessiner la possibilité de retrouver leur place en société, de se reconnecter aux autres , de reprendre le fil d'une discussion en soirée. Réalité intérieure et réalité extérieure aussi à l'image de cette pépite pour tout analyste : « Ce n'est pas un isolement complet. C'est perméable. C'est en lien avec l'extérieur mais c'est d'abord se recentrer sur soi pour être en lien avec le monde qui nous entoure ». Une pépite résumant parfaitement comment ces différentes réalités sont maintenues à la fois séparées et reliées l'une à l'autre.
Une reviviscence de notre très archaïque fantasme de dévoration
D'où, peut-être, cette régression très archaïque à laquelle renvoie l'IA, entre oralité et fantasme de dévoration. « On nourrit la machine qui nous remplacera », entend-on de la bouche de ceux qui travaillent avec l'écrit ou le dessin. « L'IA, une sorte de monstre qui nous dévore, est en train de bouffer nos métiers ». La formule, sans équivoque, fait écho aux termes utilisés par les médias eux-mêmes.
Ce qui est nouveau avec l'IA dans ce fantasme très archaïque, nous renvoyant à la façon dont nous nous comportons en groupe, c'est que l'individu n'est plus potentiellement dévoreur et dévoré mais quasiment uniquement dévoré – sortir de ce fantasme nécessite un réel effort de pensée, effort mis à mal par les machines, les données, l'IA. Difficile de s'extirper de cette pensée dominante, sociétale, et d'inverser le scénario ; de faire de l'IA quelque chose qui peut alimenter l'esprit et la réflexion ; de percevoir concrètement comment sortir de l'emprise / de la servitude volontaire théorisées par Serge Tisseron.
S'il s'agissait, dans notre société post-moderne, d'avoir un Moi et un Surmoi bien construits, la généralisation de l'IA laisse entrevoir une difficulté supplémentaire pour la formation de notre psychisme. Ce qui est en jeu aussi aujourd'hui, avec l'IA, c'est la nécessité d'avoir un idéal du Moi bien construit, qui – sans s'opposer au Surmoi – le complète. Un idéal du Moi qui – loin d'être grandiose et de succomber à l'illusion de toute-puissance induite par un savoir à portée de clic – nous éloigne de l'emprise et de ce fantasme de dévoration.
Créativité, art, artisanat et résistance
Ce qui est en danger, avec l'IA, c'est l'ambivalence, l'altérité, des caractéristiques propres aux êtres humains que nous sommes – une altérité qui trouve sa source dans l'espace transitionnel créé, dans notre petite enfance, par les premières absences temporaires de l'adulte qui prenait soin de nous. Car, sollicités de toutes parts par des pseudos émotions artificiellement nécessairement partagées / en attente de gratifications immédiates / sans risque de n'être « vu » ou « entendu » et dans l'illusion de toute-puissance par ce savoir à portée de clic, nos capacités d'attention et de rêverie seront mises à mal. In fine, nous perdrons notre capacité à nous confronter à la différence, à l'Autre, au désir de l'Autre, et nous deviendrons incapables de supporter la contradiction propre au langage, au discours humain.
Alors que l'IA (ou plutôt ceux qui ont intérêt à ce que l'IA ne soit pas qu'une simple bulle éphémère) semble là pour nous remplacer dans ce qu'il y a de plus humain en nous, l'écriture et le dessin et, plus généralement, l'art et la créativité quelle qu'elle soit (si tant est qu'elle engage le corps), nous offrent l'ancrage typiquement humain dont nous avons besoin, réinventent notre relation à nous-mêmes et nos relations aux autres, et restaurent notre sentiment d'existence... celle qui, faisant de nous des sujets à part entière, ne peut être qu'active. Notre créativité, notre art, notre artisanat apparaissent alors comme notre seule façon de résister et deviennent l'ultime rempart contre cette tentative de déshumanisation de grande ampleur, fruit du fantasme de toute-puissance de quelques-uns.
17/06/2026 / Article par Gwenaelle Lepeltier Psychanalyste / Images par Yann Etienne Photographe