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Psyché & Société... Quand l'IA assèche les terres d'asile de nos névroses de classe

Qu'en serait-t-il d'une société où la norme ne serait plus la pensée humaine, mais l'intelligence (ou influence) artificielle ? Examinons cela sous le prisme de la valeur travail, et intéressons-nous aux personnes qui ont choisi pour métier le dessin ou l'écriture – des missions et tâches parmi les premières à avoir été bouleversées par l'IA.

De nombreux métiers socialement valorisés étaient, jusqu'à ce jour, des métiers créatifs tournant autour de la parole, de l'écriture ou du dessin – on pense ici à l'inflation psychique dont parle Carl Gustav Jung et à l'identification de certaines personnes à une profession dont la « dignité est le fruit d'une approbation collective ». Professionnels du (e-)commerce, avocats, journalistes, graphistes, architectes, directeurs marketing, influenceurs ont fait l'attrait du secteur tertiaire dans les sociétés occidentales.

Une autre caractéristique de ces métiers liés à la parole, à l'écriture ou au dessin est qu'ils permettent « de colmater des conflits souvent liés à un changement de classe », dit Vincent de Gaulejac, auteur de La Névrose de Classe. Enseignement, travail social (psychologie, psychanalyse...), sociologie, journalisme sont « des terres d'asile » pour les personnes en transition entre deux positions, entre deux classes sociales, qui ont à cœur de réussir une promotion sociale ou de consolider un capital culturel, tout en ayant « une sensibilité exacerbée face à la violence symbolique des rapports sociaux », explique Vincent de Gaulejac.

©Yann Etienne

Colmater un manque de congruence

Dans leurs entretiens, plusieurs personnes font référence au déplacement social au cœur, inconsciemment, de leur choix de métier. « On paye des gens pour faire ça », a pensé l'un d'eux, issu d'un milieu ouvrier, dont le rapport à l'écriture reste marqué par le sceau du Surmoi ( « j'ai toujours pensé que ce que j'écrivais n'était pas si important que ça », « je ne me suis jamais autorisé » à écrire pour moi ou «  à penser que je pouvais faire la différence ») mais aussi par le besoin de ce que les psychanalystes Maria Carmen Gear et Ernesto César Liendo appellent la congruence dans la communication ( La Thérapie Familiale Psychanalytique).

Une communication enfant-mère-père qui surgit également quand certains évoquent l'importance que leurs messages écrits soient lus et compris ou encore la nécessité d'avoir un dessin « très lisible ». Et, dans cette communication enfant-mère-père, se dessine un manque probable de congruence dans leur enfance entre les messages reçus / émis par le Moi / le Surmoi / les objets internes / la structure familiale / la structure sociale.

Un besoin de congruence qui n'est pas sans rappeler les éléments alpha / bêta, la barrière de contact et la capacité de rêverie de Wilfred Bion évoqué dans un précédent article de Psyché & Société, Une IA Narcissiquement Pauvre. Une écriture ou un dessin dans le métier dont la fonction pourrait être celle de la barrière de contact. Une écriture ou un dessin qui participerait à la colmater.

Réparer un lien

D'autres se rappellent l'importance, dans leur famille, de faire mieux que les générations précédentes. Et se remémorent des propos qui illustrent le projet parental dont on parle en analyse transgénérationnelle, ce projet que nos parents ont pour nous. Par exemple : « J'ai mieux fait que ton grand-père ; j'espère que tu feras mieux que moi ».

Ces personnes, professionnels de l'écrit ou du dessin, parfois assimilées à l'artiste de la famille, devant porter toute l'ambivalence de cette étiquette. Entre fierté et craintes d'avoir un artiste dans la famille. Craintes pouvant aller jusqu'à l'injonction de trouver un vrai métier et poussant parfois la personne à jongler entre plusieurs univers professionnels, entre l'artisanat d'un peintre en bâtiment et le milieu intellectuel d'un artiste peintre dont les œuvres sont exposées en galerie . Une faculté de jongler entre ces différents univers qui rend leur famille fière, une fierté assumée cette fois.

Une réparation du lien parent-enfant, familial, social, qui se retrouve dans d'autres propos. Dans ceux, par exemple, d'un lecteur-rédacteur dont le choix de métier reflète une identification très forte à un parent davantage lecteur que rédacteur. Chez d'autres encore, la question de la transition sociale se pose en filigrane (on ne regarde pas « des trucs cons à la télé », on lit Le Monde ou Le Canard Enchaîné, on est ouvert en partie sur les expos ou la culture, un peu comme si cette transition était désirée).

Parfois aussi se devine un pont, peut-être pas entre deux classes sociales mais entre plusieurs cultures différentes, une identité multi-culturelle – que les racines soient en partie françaises, néerlandaises, suisses, allemandes, italiennes, espagnoles, etc – au cœur de cette transition.

Résister aux tentatives de domination

Avec l'IA, ces personnes qui avaient trouvé une façon de résoudre les contradictions propres à leur déplacement – promotion ou régression sociale, passage d'une culture à une autre – se voient à nouveau soumises, brutalement, aux choix de la classe dirigeante (financiers, etc) et à un risque de déclassement à un moment où la valeur travail est encore investie doublement (en tant que travail-passion et en tant qu'activité créatrice). Un investissement potentiellement sur-investissement dont certains parlent ouvertement en évoquant un burn-out.

Pourquoi ce sur-investissement ? Parce qu'écriture ou dessin-travail deviennent phallus. « Ecrire est trop important pour être bâclé » ; « si on m'enlève le dessin, je ne le vis pas très bien » ; « c'est une raison d'être. C'est ce qui me raccroche à la vie », entend-on en écho. C'est, terme bien connu des psychanalystes, ce phallus qui permet de « canaliser des colères, des angoisses ». Angoisses de castration ? Angoisses de mort ? Le besoin de dessiner se faisant parfois irrépressible, compulsif. « C'est une boulimie », la pulsion de mort se faisant pulsion de vie.

Faire d'un indolore signe de sublimation un risque

Ce sur-investissement – jusque-là indolore signe de sublimation – est un risque en ce siècle où l'IA nous remplace nous humains dans des caractéristiques ou, plus précisément, dans des compétences que nous pensions propres à l'espèce humaine, beaucoup parlant dans leur entretien, d'un travail qui jusqu'ici leur semblait profondément humain.

Ce qui était / semblait humain, n'était-ce pas cette implication proprement physique, psychique, mentale qui existe lorsque la main est utilisée comme un outil ou lorsque la main est elle-même considérée comme un outil... Tous parlent, d'une certaine façon, de l'importance de cette triple implication (de la main et du geste, de l'intime, de l'intellect).

Ce qui était / semblait humain, n'était-ce pas aussi cet après-coup propice à l'imaginaire, celui-là même qui est remis en cause par l'IA ? « Maintenant, tout doit être plus rapide, instantané, avoir lieu avant même que ce ne soit une idée », un sentiment qui semble partagé même par de fervents utilisateurs de l'IA qui mettent en avant la rapidité d'exécution, le temps gagné sur des tâches qu'ils n'appréciaient pas.

Investir ou non un nouvel objet travail

L'objet travail que ces professionnels de l'écrit ou du dessin avaient (sur)investi en faisant, comme nombreux le disent, « un métier que l'on aime », prend une dimension particulière. Et ces professionnels se voient confrontés, avec l'arrivée massive de l'IA, à un choix qui – comme l'écriture ou le dessin à la main – engage tout le corps, tout le mental, toute la psyché : investir ou non un nouvel objet travail.

29/07/2026 / Article par Gwenaelle Lepeltier Psychanalyste / Images par Yann Etienne Photographe