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Psyché & Société... L'IA et notre rapport au travail

Qu'en serait-t-il d'une société où la norme ne serait plus la pensée humaine, mais l'intelligence (ou influence) artificielle ? Examinons cela sous le prisme de la valeur travail, et intéressons-nous aux personnes qui ont choisi pour métier le dessin ou l'écriture – des missions et tâches parmi les premières à avoir été bouleversées par l'IA.

Pour rappel, en 2023, Onclusive, une entreprise alors propriété du fonds d’investissement américain STG spécialisée dans la veille et l'analyse média (un vernis cosmétique pour ne pas dire spécialiste de la collecte et de l'analyse de données devenues essentielles avec l'essor d'Internet), a été la première en France à annoncer un plan de licenciements lié à l'intégration de l'IA dans ses process de production. Concrètement, des missions d'édition créatives à forte valeur ajoutée (sélection et hiérarchisation des informations, écriture, réécriture, correction) ont été transformées en tâches de post-édition vidées de leur essence même... Que l'entreprise le dise ou non comme cela selon les ajustements stratégiques de sa communication.

©Yann Etienne

Un vernis cosmétique

Depuis, des secrétariats de rédaction ont disparu, Arte et bien d'autres ont fait de l'IA le cœur de leur stratégie, Linkedin regorge de campagnes pro-IA auprès des professionnels du journalisme / de la communication / du marketing ainsi que d'offres d'emploi d'annotation de données dont la véracité peut légitimement être questionnée, sans parler du caractère économiquement précaire des missions en question. Bref, la réalité précaire / corvéable à merci et sans valeur ajoutée voire psychiquement malveillante de la post-édition spécifique à l'IA devient tangible.

Plus cette réalité devient perceptible, plus le vernis cosmétique se fait attrayant – on y parle de flexibilité, d'expertise, de temps de travail partiel et modulable... des mots proches du contre-sens utilisés à des fins douteuses ou, tout du moins, dans un objectif précis. On nous vend du rêve, on vit un cauchemar... Si nous revenons, en France, à la première communication intra-entreprise en la matière, celle d'Onclusive, personne n'essayait alors de vendre du rêve puisque le PDG américain Rob Stone comparait ses salariés à des chiens en espérant arracher leur collaboration pour mettre en place le virage stratégique de l'entreprise et le plan de licenciements.

Car, quand on parle IA, on parle aussi révolution du marché de l'emploi (avec, à la clé, une possible crise de l'emploi – l'IA exposant, rien qu'en France, potentiellement dans les années à venir 5 millions d'emplois souvent qualifiés). Faire de l'IA un allié créatif, comme le voudrait le patron d'Arte, c'est un peu, en tant que salarié, scier la branche sur laquelle on est assis... les salariés d'Onclusive ont été les premiers à en faire les frais.

Une démarche contrainte

Les échanges fin 2024 / début 2025 par voie de presse ou communiqués entre scénaristes / graphistes / réalisateurs et Bruno Patino, Président d'Arte France, sont à ce titre intéressants. Alors que Bruno Patino parle des efforts du groupe, « guidés par une philosophie où l'innovation sert l'art et la culture, et non l'inverse », pour « intégrer de manière fluide la technologie » dans son processus créatif afin d'anticiper et de modeler les tendances plutôt que d'y réagir, les auteurs mettent en garde contre des « enjeux très concrets » (« rémunération pour l’utilisation de leurs œuvres, respect de leur droit moral, impact sur l’emploi artistique, avenir de la création humaine… ») et demandent une utilisation de l'IA « à la fois éthique et respectueuse du droit d’auteur, soucieuse de l’avenir de la création humaine et préservant l’emploi et la présence des auteurs et des autrices ».

Comme l'anticipait le psychiatre Serge Tisseron, la démarche devient « contrainte » et les avantages sont « annexés par des pouvoirs, privés ou étatiques » qui cherchent « évidemment à convaincre les usagers qu'ils en sont les principaux bénéficiaires » - que ces usagers soient rédacteurs, scénaristes, graphistes, réalisateurs, auteurs, musiciens, podcasteurs, traducteurs, salariés etc.

Des fantasmes illusoires

De fait, l'IA qui, au départ nous assistait, parle (machines parlantes, enceintes connectées, robots conversationnels de type SIRI...), écrit (Chat GPT), dessine (et bien plus encore) pour nous... voire même le fait à notre place. Il ne s'agit plus seulement d' « une nouvelle forme de servitude volontaire » où nous nous en remettons aux technologies, comme le décrit Serge Tisseron. Il s'agit de ne pas confondre le masque pris par l'IA avec la réalité.

Pourquoi ? Parce que l'IA exacerbe les cultures du contrôle, de l'illimité, de l'urgence (caractérisée par une perte de sens et une absence de projets) et de la mélancolie (liée aux deuils impossibles à faire hérités du siècle dernier) qui co-existent depuis l'avènement d'Internet et des nouvelles technologies. Internet – cet espace de refus de la castration par excellence – est à la fois un objet qui exerce un contrôle sur nos vies (en modifiant nos rythmes), qui rend tout potentiellement disponible immédiatement (alimentant nos fantasmes de toute-puissance et nos angoisses de castration), qui fait de toute chose une urgence à laquelle nous devons réagir et qui alimente nos sentiments de culpabilité. Sans parler des injonctions contradictoires qu'internet véhicule et qui aboutissent à des impasses de la pensée.

Avec l'IA, le fantasme de toute-puissance devient fantasme d'auto-engendrement... mais ce ne sont que des fantasmes illusoires... Dans la réalité, comme le disait le psychanalyste René Kaës, ces quatre cultures alimentent un malaise dans la société qui lui-même alimente le mal-être des individus que nous sommes.

21/05/2026 / Article par Gwenaelle Lepeltier Psychanalyste / Images par Yann Etienne Photographe