Psyché & Société... Une IA sans constance
Qu'en serait-t-il d'une société où la norme ne serait plus la pensée humaine, mais l'intelligence (ou influence) artificielle ? Examinons cela sous le prisme de la valeur travail, et intéressons-nous aux personnes qui ont choisi pour métier le dessin ou l'écriture – des missions et tâches parmi les premières à avoir été bouleversées par l'IA.
Ce que menace l'IA, à un niveau intra-psychique, c'est le principe de constance que ces personnes trouvent dans un métier passion centré autour du dessin, de la créativité, de l'écrit. Souvent, pour les personnes dont le travail est en particulier lié au dessin ou à la peinture, le principe de plaisir est très fort. Grâce à leur métier, ces personnes atteignent un équilibre entre le principe de plaisir et le principe de réalité, à priori en opposition. Une opposition qui se résume parfois ainsi à leurs débuts : faire des machines idéales qui ne fonctionnent pas toujours.
©Yann EtienneUn principe de constance à remanier sans cesse
Avec le temps, leur métier prend une valeur de constance. Certains ont vu, par le passé, ce principe de constance ébranlé, que ce soit en raison de la contrainte même amenée par leur activité professionnelle ou en raison d'évolutions techniques et technologiques.
Certains peuvent, à un moment donné, préférer changer de métier pour ne plus avoir à se plier à des exigences qui ne sont pas (ou plus) les leurs. Cela arrive, par exemple, quand ils dessinent des choses qui ne leur plaisent pas au point d'être dégoûtés par l'activité même de dessiner et d'en arriver à ne plus dessiner du tout, même à titre privé. En s'éloignant d'une activité professionnelle liée au dessin, ils reprennent éventuellement plaisir.
D'autres ont quasiment un rapport masochiste au principe de plaisir et parlent de la douleur à écrire ou à dessiner pour soi (par forcément à écrire ou à dessiner pour d'autres, à retravailler les textes et les dessins des autres). Une douleur, pas uniquement physique, liée au fait de mettre leurs tripes sur la table.
D'autres encore ne souhaitent pas passer à un certain outil informatique comme Photoshop par le passé ou l'IA en ce moment et risquent de ne plus trouver ou ne trouvent plus de travail dans leur secteur d'activité. On en revient ici à l'outil, à la technique. Bien-sur certains, confrontés à l'évolution des outils, en ont adopté et continuent à en adopter de nouveaux au fil des ans, se (sur)adaptent en explorant de nouvelles technologies, en multipliant les apprentissages, en se considérant davantage comme techniciens que comme créateurs ou artistes ou en voyant à disposition de leur créativité une panoplie d'outils qui n'ont pas le même rendu, qui sont à utiliser ou non en fonction du résultat qu'ils souhaitent obtenir.
Une potentialité au jeu déterminante
Y aurait-il une différence, en terme de potentialité au jeu (au sens Winnicottien de playing), non pas entre un métier centré sur l'écriture et un métier centré sur le dessin, mais entre un métier vécu comme une technique et un métier vécu comme un art ? C'est une question en suspens.
Ce qui semble certain, c'est que cette potentialité au jeu semble déterminante dans le principe de constance. Quand l'espace transitionnel entre soi et l'autre est remis en question, le principe de constance vacille. C'est précisément cette constance que vient menacer l'IA aujourd'hui, en replaçant le principe de réalité sur le devant de la scène.
Pourquoi ? Parce que le conscient du groupe société (tel que défini par Wilfred Bion) demande à l'individu de chercher des voies détournées pour obtenir satisfaction tout en respectant le principe de réalité qui, à l'heure actuelle, veut que la machine travaille plus vite que l'humain, même dans le domaine intellectuello-manuel. Certes ces professionnels n'ont pas l'impression que l'IA fasse le boulot à la place de l'être humain. Certes certains se considèrent encore chanceux de ne pas être contraints à utiliser l'IA. Mais nombreux sont les métiers à être exposés à l'IA – celle-ci modifiant le travail en lui-même voire débouchant sur des plans de licenciements ou encore se trouvant promulguée en une raison de vivre , un tournant technologique à ne pas louper.
Fantasmes et inconscient collectifs
Se pose ici la question de la valeur : celle du travail (la rémunération bien-sur) et celle de l'être (de l'esprit) humain en général et de soi en particulier. Pour en revenir aux fantasmes collectifs liés à l'IA, l'inconscient du groupe recherche peut-être une décharge immédiate de ses pulsions de dévoration et d'engloutissement.
Avec l'IA, l'inconscient collectif est rapidement remanié ; tout est à créer / à inventer. On retrouve ici le poids du groupe (du conscient et de l'inconscient groupal) dans les choix conscients et inconscients individuels.
Une réalité qui semble particulièrement difficile aujourd'hui à affronter par les personnes qui avaient colmaté, grâce à leur métier, les brèches ouvertes par des conflits liés à un changement de classe ou à une transition entre des mondes différents / des réalités différentes.
16/07/2026 / Article par Gwenaelle Lepeltier Psychanalyste / Images par Yann Etienne Photographe