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Psyché & Société... Une IA narcissiquement pauvre

Qu'en serait-t-il d'une société où la norme ne serait plus la pensée humaine, mais l'intelligence (ou influence) artificielle ? Examinons cela sous le prisme de la valeur travail, et intéressons-nous aux personnes qui ont choisi pour métier le dessin ou l'écriture – des missions et tâches parmi les premières à avoir été bouleversées par l'IA.

Beaucoup de ceux ayant opté pour un métier lié à l'écriture ou au dessin évoquent un plaisir narcissique lié au geste, à la créativité. Ils parlent du sentiment d'auto-satisfaction de ces métiers passion, renvoyant au concept de narcissisme primaire. Ils parlent également, en évoquant l'édition spécifique à leur métier (travail de correction, de réécriture), de lien à l'autre et de narcissisme secondaire.

Nombreux sont ceux à faire allusion au décentrement de soi induit par l'écriture, le dessin ou plus généralement l'acte créatif évoqué par Boris Cyrulnik, un décentrement facilité par le travail. Certains se sentent au service de quelqu'un, d'un client, d'un message, d'un texte, d'un film. Parfois ils peuvent parler de cahiers des charges à respecter, auxquels se plier. Habitués à se décentrer d'eux-mêmes pour répondre aux besoins de leurs clients, se cachant, s'effaçant parfois même derrière leurs productions, ils ne semblent pas prêts à disparaître totalement... et c'est cela que l'IA vient bouleverser. Ce sentiment d'existence.

©Yann Etienne

Quand l'IA compromet l'intime

Comme certains le rappellent, notamment les traducteurs, le choix de chaque mot compte, relève de l'intime. « Jamais autrice », l'IA n'a aucune « humeur », aucune intimité à retranscrire, aucune « distance » à mettre au moment du choix final de tel ou tel mot, telle est la réalité... un principe de réalité, dirions nous en psychanalyse, qu'il est bon d'avoir intériorisé. Transparait, dans cette vision de l'écriture ou du dessin, une tentative de décentrement de soi, de distanciation à l'égard du Ça, du Surmoi, du Moi. Une distanciation effective qui laisse passer une juste dose d'éléments alpha ou bêta (ces éléments bruts, décrits par Wilfred Bion, plaisants ou déplaisants, qui nous arrivent de notre environnement immédiat), une distanciation qui assure son rôle de barrière de contact (ce que nous laisser ou non passer, ce que nous laissons ou non nous influencer, bref notre porosité à notre environnement).

Que reste-t-il de l'intime dans le choix d'un mot-clé, d'un prompt pour l'IA ? Des prompts basés sur un langage simple et explicite... ou, pour le dire autrement, pauvre et technique. Une façon de penser, non plus en arborescence, foisonnante, riche, parfois contradictoire et paradoxale, mais efficace ; une pensée qui, loin d'ouvrir des chemins, remplit des cases. Une façon d'être qui ne défriche plus, ne s'aventure plus, n'explore plus ; un être qui préfère se contenir et s'en tenir aux limites de cases apparemment sécurisantes.

Quand s'excentrer de la pensée IA dominante devient difficile

Certes, individuellement, cela peut fonctionner. Certes, individuellement, cela peut participer à un équilibre psychique. Mais le tournant de l'IA n'est pas qu'individuel. C'est un tournant de société. C'est un virage si serré, un virage en spirale en quelque sorte, qu'il semble nous laisser (nous, simples utilisateurs qui ne sommes pas aux commandes, chacun de nous étant cela dit potentiellement – même avec des appétences informatiques – simples utilisateurs de l'un des outils IA, c'est-à-dire sans connaissance particulière des algorithmes, des corpus, des sources, etc) en mode réflexe ou pilote automatique. Dans l'espoir d'en sortir indemnes. Et que, dans ce virage, il nous semble presque impossible de nous arrêter pour reprendre nos esprits et réfléchir.

Faisons ce pas de côté, sortons de la sidération et arrêtons-nous un instant sur le bord de la route. Certes l'IA semble arrivée dans nos vies hier, certes l'IA va très vite, mais l'IA a une histoire plus ancienne qu'il n'y paraît. Le terme, apparu au milieu des années 1950, a laissé place à un concept qui a connu des passages à vide et des désillusions jusque dans les années 1990. Et nous, simples utilisateurs (ces fameux end-users en anglais), l'avons utilisée, à partir du milieu des années 2000 et de l'ère du big data, sans même connaître son nom, un nom alors réservé à un petit nombre d'initiés. L'IA a connu une nouvelle accélération à la fin des années 2010, tant et si bien qu'au début des années 2020, il semble impossible d'échapper à ce terme qui recoupe des réalités et des outils différents.

Quand post-éditer (l'IA) bouleverse notre rapport à l'autre

L'IA est rarement vue comme un outil comme un autre par les personnes qui ont choisi un métier lié à l'écriture ou au dessin. Si beaucoup disent que l'IA remet en cause le travail en lui-même, c'est avant tout la créativité (et la façon dont chacun est créatif) qui se voit remise en cause. L'IA « réduit le champ » de cette créativité... et ne nécessite pas forcément de connaissances. L'IA, me dit-on en entretien, « c'est comme si tu avais l'Encyclopédie Universalis et que tu trouvais en deux secondes la bonne référence du bon philosophe pour recouper une idée, pour argumenter. Ça n'a rien à voir avec l'esprit critique et, de fait, avec la créativité ».

Une solution pourrait être d'apprendre à utiliser l'IA pour alimenter sa réflexion, ouvrir des pistes, débloquer sa créativité. Pourtant, avec la généralisation de ces outils, l'IA (qui n'est finalement qu'un simple outil que l'on choisissait encore il y a peu d'utiliser ou non et qu'il semble désormais plus difficile de refuser du moins professionnellement), c'est un mot / un dessin en particulier ou rien (aucune originalité puisque l'IA part de l'existant)... ou encore une erreur.

Vient alors la (post) édition, ce que les professionnels de l'écrit et du dessin / du graphisme connaissent bien. Retravailler un texte / un dessin fait par un ordinateur / une IA est une question épineuse (devenue réalité tangible) pour ces professionnels. Pour certains, l'IA donne des idées, une direction , mais il faut « refaire, relire, retravailler », ce qui fait gagner du temps «  mais pas tant que ça ». Pour d'autres (peut-être plus âgés), c'est un travail ingrat qui vide le métier de sa créativité, de son lien avec l'intime aussi insignifiant, aussi décentré soit-il. Un travail qui devient alors répétitif – qui réveille en quelque sorte la pulsion de mort alors que la créativité invitait jusque là à la pulsion de vie.

Quand la fluidité entre narcissisme primaire et narcissisme secondaire vacille

Un travail de post-édition IA qui réduit également le lien à l'autre et qui vient ébranler notre narcissisme secondaire. Si l'intervention humaine reste indispensable à l'ère de l'IA, réviser une machine, en post-édition, est « encore plus exigeant que réviser un être humain ». Un être humain, on peut l'appeler, lui poser des questions, faire œuvre de pédagogie quand on croit repérer une erreur dans une page, deux pages, voire 100 pages de texte. Post-éditer (en l'occurrence l'IA), c'est un peu comme voir sans être vu... et, en psychanalyse, on sait combien le regard de l'autre est crucial dans la construction et l'adaptation du psychisme.

Ce que nous comprenons mieux, avec l'expérience des personnes ayant un métier atour de l'écrit ou du dessin, c'est le lien entre IA et narcissisme. L'IA, en malmenant narcissisme primaire et narcissisme secondaire, vient ébranler, à un niveau intra-psychique, la fluidité entre ces deux composantes du narcissisme que nous avions pu trouver individuellement. Collectivement, c'est toute l'altérité qui est remise en question.

02/07/2026 / Article par Gwenaelle Lepeltier Psychanalyste / Images par Yann Etienne Photographe