Psyché & Société... Les bienfaits de la lenteur et de l'imperfection dans un monde tout-IA
Qu'en serait-t-il d'une société où la norme ne serait plus la pensée humaine, mais l'intelligence (ou influence) artificielle ? Examinons cela sous le prisme de la valeur travail, et intéressons-nous aux personnes qui ont choisi pour métier le dessin ou l'écriture – des missions et tâches parmi les premières à avoir été bouleversées par l'IA.
Ce choix, investir ou non un autre / un nouvel objet travail, que la société ultra-moderne et les prémices d'un monde tout-IA a amené les professionnels de l'écrit et du dessin à faire avant tout autre professionnel en Europe, les a placés et les place encore devant leur propre conformisme ou leur propre subversion...
... Le devenir du monde n'étant pas encore tout-à-fait défini et la guerre des algorithmes, une réelle guerre économique d'enjeu géopolitique, étant loin d'être terminée.
©Yann EtienneQu'est-ce qui est encore subversif aujourd'hui ? Et si c'était d'être conformiste ?
Faire comme le plus grand nombre, se conformer à l'ère du temps et adopter ce nouvel outil qu'est l'IA quitte à raviver la blessure initiale liée aux générations ayant fait la transition entre deux classes, une blessure qui avait été atténuée par sublimation, qui avait été aussi potentiellement refoulée, déniée sous le vernis de la sublimation.... Ou, au contraire, saper les valeurs établies, se désolidariser du groupe sociétal dans lequel on vit, quitte à renouer avec un groupe sociétal idéal, celui d'un monde à l'ancienne.
Réconcilier les composantes individuelles et... sociales de la psyché
Un monde à l'ancienne qui est, comme le soulignent certains, peut-être devenu un peu subversif. Les dessinateurs, notamment, mettent en avant le conformisme, la tradition de leur peinture, de leur technique. Pour les professionnels de l'écrit également, la subversion peut s'entendre comme un retour en arrière. La subversion semble avoir quelque chose de « passéiste ». Leur éloge du temps et de la lenteur mais aussi de l'inefficacité et des erreurs vient s'opposer à la société post-moderne qu'est la société de l'IA. A travers cet éloge du temps, les individus se désolidarisent du groupe société dans lequel ils vivent.
On retrouve ici l'identité héritée et l'identité acquise dont parle le sociologue Vincent de Gaulejac. Or, dans ces métiers liés à l'écriture ou au dessin, la dimension sociale de la psyché prend toute son envergure. Choisir un métier lié à l'écrit ou au dessin étant, comme le montrent les propos de ces professionnels, souvent une tentative de réconcilier les composantes individuelles et sociales de la psyché. Ce que vient bousculer l'IA, ce sont précisément ces composantes individuelles et sociales de la psyché.
Visualiser notre pensée
Plusieurs parlent également, en abordant la thématique du conformisme ou de la subversion, de la capacité de penser. Est-ce conformiste d'avoir envie d'écrire, de dessiner ? Une question qui peut se formuler autrement : est-ce conformiste d'avoir envie de penser, de visualiser sa pensée ?
Quand on pense à quelque chose de subversif et qu'on veut le mettre par écrit, que ce soit un texte, un dessin, une peinture, une œuvre plastique, on va le mettre parce qu'on le pense – c'est cette dimension intime qui se retrouve dans toute oeuvre.
D'autres évoquent ce qui reste à l'image (souvent ces professionnels de l'écrit ou du dessin sont des professionnels des médias, de l'image). Par exemple, sur les slogans des manifestations, ce qui reste à l'image, ce sont les mots. Conformistes parce qu'ils sont « compris et compréhensibles par tous », subversifs parce que « le message que l'on écrit peut faire subversion ».
Redécouvrir et conserver notre esprit critique
Ces mots que nous utilisons et qui laissent une trace mettent en jeu notre capacité de penser par nous-mêmes (en dehors de notre famille, en dehors des injonctions culturelles, en dehors des pressions sociétales). Si le choix des mots, des dessins est fait par l'IA – une IA intrinsèquement sécuritaire et conformiste pour ne faire que réorganiser des données – la pensée s'appauvrit, aboutit à une impasse.
« L'intelligence artificielle, ce n'est pas de l'intelligence. L'intelligence, c'est déjà penser. Là, c'est juste des données, c'est juste un recoupement de données. L'IA, telle qu'on la nomme, n'est que recouper des données qui ont été créées par des hommes », résume l'une de ces professionnelles de l'écrit – un recadrage que font également divers essayistes .
Le risque, pour en revenir à la psychanalyse, c'est de tourner en boucle dans la matrice, d'être dans un nirvana intra-utérin fait de toute-puissance, voire d'auto-engendrement, de n'avoir besoin de personne, d'aucun lien humain. C'est l'Homo Deus décrit par l'historien Yuval Noah Harari qui se prendra pour Dieu. Dans une société tout-IA, avoir un idéal du Moi bien construit, qui ne sera ni Dieu ni servant, sera primordial.
13/08/2026 / Article par Gwenaelle Lepeltier Psychanalyste / Images par Yann Etienne Photographe