Psyché & Société... Quand l'IA surfe sur l'inconscient de la trace... et de son effacement...
Qu'en serait-t-il d'une société où la norme ne serait plus la pensée humaine, mais l'intelligence (ou influence) artificielle ? Examinons cela sous le prisme de la valeur travail, et intéressons-nous aux personnes qui ont choisi pour métier le dessin ou l'écriture – des missions et tâches parmi les premières à avoir été bouleversées par l'IA.
Plusieurs des personnes interviewées parlent spontanément, en évoquant l'IA, de politique, voire de dictature. Certains parlent de fascisme et de générations qui ne réfléchissent plus politiquement. « Si l'humain ne se réveille pas pour continuer à penser par lui-même, à faire l'effort de comprendre, ça va être du pain béni pour toutes les dictatures », précisent d'autres.
Une conscience politique très forte chez ces professionnels de l'écrit et du dessin qui ne doit peut-être rien au hasard. Ecrire, dessiner, c'est laisser une trace. Laisser une trace à postériori. Et eux qui se baladent, en toute fluidité, dans les différents stades du développement psychique – sautant de l'oralité à l'analité au phallique, en passant par des régressions encore plus archaïques – le savent sûrement mieux que quiconque.
Dans leurs traces, comme dans toutes traces, l'après-coup est palpable. Ils écrivent après avoir ressenti, après avoir observé, après avoir vécu quelque chose. Idem pour le dessin. Même un enfant dessine après avoir observé, ressenti, vécu. Cette temporalité particulière de l'écriture et du dessin permet de faire sens à retardement, ouvrant la voie au pulsionnel et au principe de plaisir et/ou au réfléchi et au principe de réalité.
Une temporalité particulière de l'écriture ou du dessin qui nous ramène vers l'infantile, vers ce fond obscur parfois traumatique dont le scribe ou le dessinateur trace les contours.
©Yann EtienneL'inconscient politique...
La trace et son support
Dans leurs entretiens, certains évoquent l'importance de cet objet oral qu'est le papier (ou plus généralement le support). Une feuille de papier, un écran d'ordinateur, un clavier, tous supports orthogonaux - délimités par quatre angles droits - qui assurent une fonction de contenance.
Certains voient le clavier comme davantage contenant encore qu'une feuille de papier. Parfois même, le clavier est comparé à « un corset » venant contraindre « à une position rigide » tandis que l'environnement de l'écriture, du papier, de la main est dit vivant. « Si tu ne vis pas avec ton papier, ta posture, tes gestes, tes idées qui s'envolent », comment écrire ?
Parfois aussi, ce qui est évoqué, c'est le syndrome de la page blanche, le vide duquel ils choisissent ou non de partir – les traducteurs, eux, ne partent jamais vraiment de rien... un cadre là encore contenant, rassurant.
La trace et le dessin d'enfant
Beaucoup évoquent également le plaisir du barbouillage ou du gribouillage – un pont entre dessin et écriture – lié aujourd'hui encore à « la matière » qu'est l'encre ou la peinture. Une matière brute, parfois salissante (l'encre du stylo plume), que certains délaissent pour des outils perçus comme plus propres et plus précis (le stylo Bic).
D'ailleurs pour l'historien de l'art Michel Thévoz, « la ligne est une faille, une rupture » dans « l'univers monolithique », le bloc homogène qu'est le support. Le trait se fait alors potentiellement manifestation subversive dans un univers conformiste.
... de la trace
La trace, un monde de représentations issues de notre inconscient
Pour un enfant, les dessins – qu'ils soient simples gribouillages ou dessins figuratifs traduisant une volonté de représenter le réel – sont des traces de ce qu’il s’est passé, des traces qui le présentifient dans un lieu et un temps singulier. Pour l'enfant devenu adulte, dessiner est aussi un moyen de se représenter symboliquement dans l'espace, de se situer comme sujet dans cet espace.
« Les traces appliquées par l’enfant avec des crayons » succèdent à « des traces primitives où l’enfant découvre son pouvoir, quand il s’amuse à salir, quand il joue avec des aliments, la confiture sur la table, le caca sur le papier, et parfois sur les murs, en même temps qu’il découvre les empreintes de ses pieds sur le sable, de ses doigts sur le beurre ou sur de la pâte. Il découvre le pouvoir expressif de ses traces », explique le psychanalyste Paul Alerini.
Une interprétation partagée par son confrère Tristan Garcia-Fons, pour lequel le graphisme est « mouvement de décharge et d’emprise, expérience jouissive de maîtrise et parfois même d’attaque du support, froissé, déchiré, perforé... L’acte graphique s’enracine dans le pulsionnel »... On retrouve ici « les tendances exhibitionnistes, agressives et sadiques » qui se cachent, selon Mélanie Klein, derrière l'écriture.
Quand la trace devient vecteur de fluidité
On passe de l’objet oral du support (l'écran, le papier), de sa fonction de contenance, à l’objet anal (les traces sur ce support). Vient ensuite la valeur phallique du dessin qui « se révèle si précieux que l’enfant ne peut s’en séparer », résume Paul Alerini. S'il s'en sépare, c'est comme si on le mutilait d’une partie de son corps... Même adultes, les professionnels de l'écrit ou du dessin considèrent parfois leurs œuvres comme des extensions, des prolongements d'eux-mêmes. Des œuvres potentiellement présentables, exposées, exhibées reflétant la pulsion scopique qui sous-tend leur désir créateur. Des productions devenant supports de l'objet a, du manque à l'origine du désir...
A moins que ces productions ne soient réduites au rang de déchets, chiffonnées et jetées... une possibilité rendue caduque par l'environnement virtuel. Car l'IA, c'est la permanence de la trace, l'accumulation de traces dans une analité compulsive, dans un refus total de la castration, dans un fantasme de toute-puissance devenant potentiellement réel...
©Yann EtienneMémoire vivante ou archivage mortifère
L'ère de l'IA, c'est non seulement l'ère des données, de l'exploitation des données, mais aussi de l'archivage, un archivage à grande échelle / massif qui donne l'illusion d'éternité.
La mémoire, pourtant, n'est en rien pur archivage ou pure conservation ... et les souvenirs ne sont en rien de simples empreintes immuables du passé. Au sens psychanalytique, la mémoire trie, oublie parfois, déplace souvent, remanie / réécrit / réinvente / transforme / sublime aussi quelquefois.
Avec l'IA, on accumule... On se fixe dans le meilleur des cas dans l'analité, dans l'obsession du contrôle, dans des rapports de domination où l'autre n'est rien, n'a aucune substance. L'autre n'est plus réel. Il n'y a que des fragments d'autre... laissant présager de fortes angoisses très archaïques de morcellement.
Si l'autre n'est plus réel, il devient alors, faute de symbolique, imaginaire... On glisse alors vers de très archaïques angoisses de persécution, vers une logique paranoïaque où l'on se sent entièrement vu, entièrement su, à nu... devant un autre qui, faute d'altérité, pourrait être un Etat omniscient, un Etat totalitaire. Un Etat qui, poussons cette logique plus loin encore, pourrait choisir quelles données / sources / pensées archiver ou supprimer des corpus numériques - probablement dans une large mesure à notre insu et bien loin des livres brûlés par le passé.
Permanence ou effacement et anonymisation
L'IA, c'est aussi l'anonymisation, l'effacement, l'oubli des sources... la déresponsabilisation... Avec l'IA – générative en tout cas – l'autre (la source de l'information... Le Monde, La Vanguardia, Handelsblatt, Reuters, The Washington Post... ou encore des contenus sans valeur / poubelles / slop ou deepfakes... et ceux qui sont derrière encore) n'existe plus. On nous promet la permanence, il ne reste que l'effacement. L'autre est anonymisé. Le journalisme, et plus généralement la culture, deviennent en quelque sorte complices de leur propre effacement.
Ce qui est réellement important, ce qui est pertinent, ce qui est de qualité / travaillé n'est pas mis en valeur. Ce qui est mis en valeur, ce qui est poussé par les algorithmes, c'est paradoxalement un contenu sans saveur, sans odeur... sans valeur... On conserve tout, sans discernement... Le faux, le vrai ; le sourcé, le non sourcé ; le vérifié, le non vérifié. On nous promet une mémoire infaillible, disponible à tout moment ; il ne reste qu'une surcharge mentale, qu'un besoin d'amnésie, qu'un instinct de survie fait d'oublis.
Multitude ou dispersement et dissolution
Dans un tel système, plus personne n'est responsable. Cela rappelle les dictatures et les dérives autoritaires, le fascisme, le « génie » du régime nazi... Un « génie » structuré autour d'une armée de l'ombre, coupable de rien, déresponsabilisée, silencieuse, laborieuse. Derrière l'IA se retrouve cette armée de l'ombre laborieuse, corvéable à merci, qui s'adapte simplement au marché de l'emploi derrière un écran d'ordinateur et multiplie des tâches sans valeur ajoutée simplement pour vivre le plus décemment possible... Certains analystes parlent même, pour contre-carrer l'argument d'une IA destructrice d'emplois, d'un possible besoin accru en ressources... en l'occurrence humaines... l'automatisation massive de l'IA faisant baisser les coûts de services intellectuels jusqu'ici inabordables et augmentant donc, par ricochets, la demande de tels services.
Comme si, hier et aujourd'hui, la véritable emprise se jouait dans la dispersion : un pouvoir dissolu dans les strates du fonctionnement d'un système où la domination repose sur la prolifération, sur la multitude des intervenants / des algorithmes / des plateformes etc... Prolifération parfois marquée par une idéologie qui dit clairement son nom comme dans le nazisme d'hier ou qui se cache, silencieuse, derrière le confort du système capitaliste d'aujourd'hui - un système qui semble sans alternative sérieuse si l'on en croit son narratif...
©Yann EtienneEnjeux géopolitiques ou guerre cognitive
En Chine (où le capitalisme côtoie un régime autoritaire), l'algorithme surpuissant de TikTok – un algorithme qui capte avec une précision remarquable quels sont les utilisateurs du réseau social et quels sont leurs centres d'intérêt – a fait de l'entreprise et de son groupe une Success Story. Une Success Story au cœur d'enjeux géopolitiques. Car, au-delà d'une guerre des algorithmes, c'est bien d'une réelle guerre économique d'enjeu géopolitique qu'il s'agit. Avec l'IA, c'est une triple suprématie technologique, économique et politique qui se joue.
« Aujourd'hui, il y a des conflits sur terre, en mer, dans les airs, dans l'espace et dans le cyber-espace. Une sixième forme a émergé : la guerre cognitive. On continuera à alterner entre les différents types de guerre avec un point commun : l'utilisation de l'information pour transformer les esprits et le comportement des individus. On soumettra une armée sans combattre en modifiant les esprits, donc les actions », déclare Liu Wen-Bin du MJIB, agence du ministère de la Justice de Taïwan – une île que la Chine souhaite rattacher à son régime ( TikTok, un réseau sous influence, documentaire de Vincent De Cointet, 2024).
Technofacisme ou servitude volontaire
Bien sûr, apparaît le spectre du technofascisme (une terme qui met en garde contre la dynamique d’alignement ultra-moderne entre technologies, pouvoir économique et pouvoir politique) et, avec lui, les deuils toujours en suspens hérités des générations passées, des deuils impossibles à faire.
Certes la menace est diffuse (sa verticalité semble disparaître). Certes la domination contemporaine s'infiltre, sans mot d'ordre, partout. Certes la servitude est volontaire, consentie, conformiste en raison d'une apparente fluidité. Certes, le mot technofascisme est peut-être un peu simpliste. Mais il a l'avantage de nommer l'ombre, le diffus... et de le faire exister pour qu'il ne devienne pas impensable. Le terme d'infra-servitude prôné par Lennie Stern, conseillère en communication politique, lui, ne nous confronte pas à l'impensable... Il reste doux, en surface, diffus... et adopte par là-même les codes de ce à quoi il résiste.
©Yann EtienneSubjectivation ou désubjectivation
L'inconscient de la trace, et de son effacement – un inconscient quasi politique – n'est pas à prendre à la légère dans ce virage vers un monde tout-IA. Bien sûr l'IA, d'une façon générale, ne semble qu'accélérer, qu'amplifier des tendances existantes (technologiques, économiques, politiques, psychiques mais aussi environnementales et climatiques).
Ce que vient mettre en lumière l'expérience des personnes qui ont choisi pour métier le dessin ou l'écriture dans ce monde potentiellement tout-IA, c'est la plus nécessaire que jamais recherche d'équilibre / de fluidité entre les différentes instances de la psyché, que ce soit dans sa dimension intra-psychique, individuelle ou dans sa dimension familiale, culturelle, sociale, collective – bien souvent, choisir un métier lié à l'écrit ou au dessin est en effet une tentative inconsciente de réconcilier les composantes individuelles et sociales de la psyché.
En venant précisément bousculer et déstabiliser ces composantes individuelles et sociales de la psyché, l'IA interroge notre libre-arbitre, notre position de sujet. Au final, l'IA (dans un contexte général d'individualisme qui n'a rien à voir avec l'individuation) risque de désubjectiver un peu plus les personnes... et ce bien davantage qu'elle ne les subjectivera. D'où l'importance de la trace consciente, acte de résistance... Et de l'esprit critique, celui qui tient à distance nos pulsions et fantasmes inconscients... et ceux des autres... Celui qui crée, organise ou réorganise et pense notre monde intérieur et le monde dans lequel nous vivons.
27/08/2026 / Article par Gwenaelle Lepeltier Psychanalyste / Images par Yann Etienne Photographe